Le 20 septembre 2006, par Louis Finot
La stèle découverte récemment par M. Georges Maspero à Say-Fong (Laos) est un document doublement intéressant par sa situation et par son contenu.
Say-Fong se trouve sur la rive gauche du Mékhong, en aval de Vieng-chan, en face de Muong-kuk, au fond de la boucle que fait le Grand fleuve entre Vieng-chan et Nong-khay. L’existence d’une ancienne inscription cambodgienne dans cette région est, à elle seule, un fait important. Jusqu’ici le plus lointain vestige connu de la domination cambodgienne au Laos était l’inscription signalée par M. Aymonier à Sakhun-Lokhon, par environ 17°10’ de latitude N. ; cette inscription, aujourd’hui presque illisible, comprenant une douzaine de lignes mal gravées sur le mur d’une tour en briques, permettait de supposer qu’au XIe siècle, ce pays était soumis à la domination plus ou moins directe du Cambodge [1]. L’inscription nouvelle, située à 35’ environ plus au Nord, dans la région de Vieng-chan, donne une nouvelle force à cette conclusion ; nous n’avons plus à faire ici à quelques mots presque indéchiffrables, grossièrement tracés sur un mur, mais à un acte royal magnifiquement gravé et d’une conservation presque parfaite. C’est un édit de Jayavarman VII, qui monta sur le trône en 1084 çaka et qui régnait encore en 1112 çaka (1164-1190 A. D.).
Si donc la stèle fut érigée à l’endroit où elle a été découverte, il en résulte qu’à la fin du XIIe siècle de l’ère chrétienne toute la vallée du Mékhong, jusqu’à Vieng-chan au moins, relevait des rois du Cambodge.
Mais la pierre trouvée à Say-Fong n’y a-t-elle pas été apportée d’ailleurs ? Il est difficile de se prononcer sur ce point avec une absolue certitude : tout ce qu’on peut dire, c’est qu’aucune circonstance ne fait soupçonner un déplacement. Cette stèle a été rencontrée récemment par une paysanne de la région, dans une brousse déserte, où elle était depuis longtemps ensevelie. Qu’elle ait été apportée à Say-Fong, au temps de la splendeur de cette ville, par quelque conquérant thai revenant d’une razzia en territoire khmèr, c’est une hypothèse qui, sans être absolument exclue, présente peu de vraisemblance. Une étude méthodique du terrain fournira sans doute des données suffisantes pour résoudre cette question ; en attendant on peut présumer que la stèle de Say-Fong est in situ.
[1] Aymonier, Cambodge, II, p. 155. Cf. Barth, dans son compte rendu du t. Ier de cet ouvrage, Journal des Savants, juillet 1901 (BEFEO, II, 76.).