Les annales de l’ancien royaume de S’ieng Khwang
Le 11 juin 2007, par Charles Archaimbault
Bordée à l’Est par la Chaîne Annamitique, au Nord par la Nàm Kan, à l’Ouest par la province de Luong P’râbang, au Sud par la région de Wieng Cân, la province de S’ieng Khwang étend, sur près de 20.000 km2, son relief tourmenté.
Centrée sur un plateau désertique qui s’étage jusqu’à 1.200 mètres, elle est enserrée par un bourrelet montagneux constituant une barrière abrupte que viennent entailler les vallées de la Nam Mat, de la Nam Ngurn, de la Nàm Ngiep, portes ouvertes à toutes les invasions.
C’est ce vaste territoire qui aurait été, selon la tradition, assigné à Cét Cuang, le frère de Khûn Lô, fondateur du Làn S’àng. Liée à la cosmogonie de "Khün Bulôm", le fils du roi des Thèn, l’histoire de Murang P’uon [
1] comme celle du royaume de Luong P’râbang reporte les origines dans un temps mythique. Ce fait est d’importance car tournée vers les mythes et les archétypes, la mémoire collective ne retiendra guère les événements qui constituent la trame même de l’histoire. Rédigées à la demande des princes, les annales ne seront que de brèves listes mentionnant la généalogie des rois descendants de Cét Cuang. Privés d’une biographie substantielle, ces monarques, sauf quelques rares exceptions, devront leur prestige moins à des actes exprimant leur valeur qu’à leur illustre ascendance.
Si s’emparer d’un Bouddha précieux, palladium du royaume, prive le territoire même de sa puissance, ravir ou détruire les annales coupe une famille princière du tronc originel et la vide de sa substance. Les humbles feuilles de latanier en effet sont des « appartenances » que l’on se transmet de génération en génération et qui recèlent la « vertu » même ou plutôt la « puissance en mérites » d’une lignée. Les Siamois qui partagent cette croyance avec les Lau l’ont bien compris et, au cours des guerres contre le Làn S’àng, ils ont souvent appliqué cette stratégie.
Dépossédés de leurs lettres de noblesse, les princes, la paix revenue, s’en remettaient alors à des lettrés, bonzes ou acan, du soin de recomposer les annales. Parfois un fragment de manuscrit ancien était entre temps découvert : copie partielle d’un texte rédigé dans les mêmes circonstances par un scribe, quelque cinquante ans auparavant. Les lettrés incorporaient immédiatement ce texte dans celui qu’ils rédigeaient sans aucun souci d’exégèse. C’est ce qui explique le caractère le plus souvent composite de ces annales lau, mélange incohérent de morceaux hétérogènes. Plus que les autres annales celles de Muang P’uon présentent aux yeux de l’historien ce défaut. Ceci ne saurait surprendre quand on sait qu’au cours des siècles, le royaume p’uon fut dévasté par des guerres avec le Làn S’àng, envahi et occupé par les Annamites, pillé par les Siamois et les Hô. Il est même étonnant que malgré tous ces bouleversements [
2] des manuscrits aient pu être préservés. Quand Le Boulanger rédigea son histoire du Laos en 1931, il ne put malgré les recherches qu’il fit jusqu’à Hué trouver trace des annales p’uon et il dut se baser pour la partie concernant S’ieng Khwang sur l’article rédigé en 1906 par le capitaine De Pélacot [
3]. Pourtant à cette époque des textes existaient.
Câu Sâinâwông le cousin de Cau Khânti - le dernier roi de S’ieng Khwang possédait en effet plusieurs versions des annales de Muang P’uon. Jalousement gardées, elles devaient disparaître, ii y a quelques années, dans l’incendie qui ravagea une partie de S’ieng Khwang lors de l’avance vietminh. Toutefois une version des annales appartenant à Câu Bun K’ông - frère de Làu Khânti avait été remise en 1950 à un lettré de Luong P’râbang, Câu K’âm M’an, qui l’édita en 1952 après l’avoir revue et corrigée. En 1954 nous découvrîmes par hasard, à Luong P’râbang, quatre textes concernant l’histoire de Muang P’uon. Trois de ces textes furent identifiés, par Câu Sai K’âm, le chef de la province de S’ieng Khwang, comme les copies mêmes des versions que possédait son père, Cau Sainawong. Ces copies auraient été exécutées vers 1925 à la demande du vice-roi de Luong P’râbang.
Post-Scriptum :
Les Annales de l’ancien royaume de S’ieng Khwang
par Charles Archaimbault
In BEFEO, LIII, fasc.2, 1967. pp. 557-673 (extrait, pp.557-558).
Notes :
[1] Ce royaume a porté au cours des siècles plusieurs noms : Muang S’ieng Wong s’ieng Wang, Muang P’uon ou royaume des P’uon, c’est-à-dire de ces représentants du rameau lau possédant des coutumes propres qui vinrent s’installer en ce pays ; Trânh-ninh ou "garder la paix", nom qui fut donné à cette région par les Vietnamiens.
[2] En 1866, Cupet écrivait : "Depuis l’invasion des Hô la solitude s’est faite dans ce pays naguère si animé. Le terrible fléau n’a rien laissé debout. Partout des villages rasés, des pagodes en ruines, des rizières incultes dont la vue si souvent répétée obsède à l’égal d’un cauchemar" (Mission Pavie, t. III, p. 63). En 1899, S’ieng Khwang ne s’était point relevé de ses ruines ainsi qu’en fait foi un passage de Raquez : "Xieng Khouang, capitale du royaume Pou Eun, est complètement déchu de son ancienne splendeur et n’existe plus guère qu’à l’état de souvenir. Ruines que sa vaste enceinte, ses fossés... les forts qui garnissaient les mamelons d’alentour... Dans la pagode principale, des hommes sont étendus sur les nattes de fumeurs d’opium... Tous fument avec frénésie recherchant sans doute la torpeur des bouddhas qui président à leur réunion" in Pages laotiennes, Hanoi. 1902, p. 380-381.
[3] "Le Tran-ninh historique" in Revue indochinoise (1906), pp.569-580 ; 661-665, 755-767. Dans cet article, l’auteur n’indique pas s’il se réfère à la tradition écrite ou orale. Le 4 août 1931, Le Boulanger fit dactylographier le texte de De Pélacot et l’adressa à tous les chefs de provinces. L’exemplaire des archives du Commissariat de Wieng Can porte la notice ci-jointe due à Le Boulanger : "Les annales du Tran-ninh ont disparu. Je les ai vainement cherchées à Xieng Khouang, à Luang Prabang, à Hué, à Hanoi. Leur étude critique par le capitaine De Pélacot parue en 1906 dans la Revue indochinoise, constitue le seul document que nous possédions actuellement sur le passé du pays des Phouens" (bordereau n° 144-B, du 5-8-1931). Quant aux courts extraits intitulés "Chronique de Muang P’uon" qui figurent dans les recueils siamois partie 70 et qui ne présentent guère d’intérêt, ils ne furent publiés qu’en 1941.