Charles Archaimbault (Thouars, 1921- Créteil, 2001)
Le 7 juin 2007, par Yves Goudineau
Charles Archaimbault vient de nous quitter, début janvier, alors qu’il abordait sa quatre-vingtième année. Pour beaucoup d’entre nous il restera le meilleur spécialiste de la culture lao, celui qui inlassablement avait noté à travers le pays les rites paysans comme les rituels princiers, mais aussi le remarquable traducteur et interprète des chroniques locales de plusieurs principautés.
Après l’obtention du certificat d’esthétique - histoire de l’art (1942) et du certificat des religions primitives (1944), Charles Archaimbault poursuit des études de philosophie qu’il achève par la licence en 1946. Il se dirige finalement vers les langues orientales (diplôme de chinois, siamois, laotien) qu’il terminera en 1950.
Entre temps, il rencontre André Leroi-Gourhan qui l’engage au CNRS et lui demande d’entrer dans la section d’ethnologie. Il passe alors le certificat d’ethnologie. George Coedès, son professeur de siamois aux Langues Orientales, lui propose de traduire avec lui le Traibhumikatha (Les trois mondes) le premier texte paru en siamois ; ce travail remplaçant les travaux pratiques du Musée de l’Homme.
Nommé membre de l’EFEO en 1951 (jusqu’à sa retraite en 1978), il arrive à Vientiane en juin. Il restera au Laos de 1951 à 1956, avec pour mission scientifique officielle de poursuivre sur place la traduction entamée avec Coedès du Traibhumikatha, certains fragments du texte réclamant d’être vérifiés dans des bibliothèques siamoises. Mais, sitôt arrivé, il définit un programme de travail ouvertement ethnologique, inspiré de Leroi-Gourhan, et portant sur la société et la culture lao. « Je m’étais donc donné à moi-même comme tâche de mener autant que je le pourrais des enquêtes régionales sur les diverses ‘cultures’ laotiennes, notamment sur les cérémonies et sur les traditions écrites locales ».
En dépit d’un contexte particulièrement défavorable à la recherche de terrain, la guerre d’Indochine lui fermant toutes les régions nord et est du Laos, —et ses demandes continuelles de déplacement rencontrant l’hostilité ouverte de la bureaucratie, civile et militaire locale et les mises en garde répétées de l’EFEO— , Charles Archaimbault n’eut pas de cesse cinq ans durant que de mettre en œuvre le projet ethnographique qu’il s’était fixé.
« Durant ces années, je me suis efforcé de suivre le plus de cérémonies possible, d’observer des rituels sur toute leur durée, quitte à y passer plusieurs jours et nuits d’affilée, et quand il s’agissait de fêtes annuelles, d’y retourner chaque année pour noter les variations ». C’est ainsi qu’il entreprit, envers et contre tous, une vaste recherche comparative, dans quatre provinces, correspondant chacune à une principauté historique, Vientiane, Luang Prabang, Xieng Khuang et Champassak, recherche particulièrement approfondie dans cette dernière province où il bénéficiera de plus grandes facilités pour aller enquêter régulièrement et dont il deviendra en quelque sorte l’historiographe. La moisson accumulée en quelques années, —plusieurs milliers de pages de notes, d’observations ethnographiques directes, la réunion d’archives locales, un corpus considérable de "littérature orale" recueillie par ses « secrétaires » laotiens, formés par lui à cette tâche— sera telle qu’il en poursuivra l’exploitation jusqu’après sa retraite et qu’elle fournira l’essentiel de la matière de ses publications. Il ne retournera du reste qu’en de très rares occasions au Laos, et seulement pour peu de jours chaque fois.
Après avoir soutenu un doctorat d’État à Paris (1959) puis effectué un bref séjour à Siem Réap, il choisit en 1960 de s’établir à Bangkok. C’est là qu’il rédigera ses principaux ouvrages et articles, dans le calme d’une maison traditionnelle environnée d’un verdure miraculeusement préservée au cœur de la cité.
En plus de la traduction des Trois Mondes qu’il achèvera seul, (1973), il publiera les Annales de la principauté de Champassak (1961), puis celles de Xieng Khuang (1967) dont il révèle l’existence au monde extérieur par une traduction et une interprétation fondées sur la comparaison de toutes les versions lao. Mentionnons au passage : les légendes de Khun Bulom, fondateur mythique de Luang Prabang, et des ancêtres Nyoeu (La naissance du monde selon les traditions lao, 1959), celles de la Nang Oua-Nang Malong, la « princesse fille-mère » (1961) dont il montre des prolongements spécifiques à Champassak, celles d’un beau-père jaloux de son gendre aux pouvoirs surnaturels, qui évoquent la chute à venir de Vientiane, et qui font l’objet de son ouvrage Contribution à l’étude d’un cycle de légendes lau (1980).
Bien qu’accomplissant un travail de philologie historique précis, il refusera de s’enfermer dans les textes et ne voudra pas leur accorder de valeur intrinsèque. Toujours, qu’il s’agisse d’annales ou de légendes, il tâchera de retrouver une tradition orale à laquelle confronter la tradition écrite, soupçonnant derrière cette dernière un travail de rationalisation ou de moralisation inspirée par le bouddhisme, donc un appauvrissement du sens. Il affectionnera, au contraire, la liberté des expressions populaires, enregistrant les sermons lors de la fête des fusées, reproduisant dans ses écrits les invocations à caractère sexuel ou les injures scatologiques, à l’opposé de toute pruderie académique.
La démarche de l’ethnologue sera pour lui un complément indispensable à celle du philologue, c’est ainsi qu’à côté de toutes les histoires et légendes locales que ses collaborateurs recueilleront, il retranscrira lui-même, et traduira des centaines d’invocations, de prières, de dictons de chansons. Mais la contribution de l’ethnologue ne s’arrête pas là. C’est dans l’observation des grands rituels, les cérémonies périodiques de chaque principauté, que son projet comparatif prend une dimension systématique.
Charles Archaimbault, tout au long de son œuvre, ne cessera d’affiner la compréhension des différents complexes culturels dont il fait ressortir, dans l’analyse, les dispositifs spécifiques par la mise en relation de trois types de données : les traditions cosmogoniques propres à la principauté ou ‘chefferie’ considérée, les structures religieuses, entendues comme hiérarchie des cultes (grands ancêtres mythiques, souverains divinisés, esprits locaux), enfin ses principaux rituels collectifs. Mais c’est en dernier ressort l’histoire et le recours aux annales locales qui lui permet d’expliquer ces variations, dans la cosmogonie comme dans le rituel, d’une principauté à l’autre.
C’est surtout à Champassak qu’il analyse le plus en profondeur les réaménagements rituels intervenus au cours de l’histoire en faisant le sujet de sa thèse de doctorat d’État, L’histoire et l’organisation rituelle de Basak-Champassak (1959), qu’il regretta longtemps de n’avoir pu publier.
Cette œuvre serait peut-être restée confidentielle si certains chercheurs, français et anglo-saxons, n’avaient pris sur eux de mieux la faire connaître. De fait, Charles Archaimbault ne rechercha jamais la renommée dans le monde universitaire, pas plus qu’il ne l’avait souhaitée dans la Résistance. Il préféra un certain isolement plutôt que de céder à ce qu’il jugeait être des compromissions. Il constitua patiemment, dans sa retraite thaïlandaise, une somme sans équivalent sur l’histoire et la culture du Laos.
Post-Scriptum :
Yves Goudineau, Lettre de l’Afrase, n° 53, mars 2001, p. 3 et BEFEO, n°88, 2001 : pp. 7-16 (Extraits).