Le 6 octobre 2006, par Henri Deydier
Dans ses Recherches sur la littérature laotienne, L. Finot signale que le Jâtakam est « comme le centre de toute la littérature bouddhique au Laos » et que « le plus copié, le plus prêché, le plus répandu non seulement par le livre mais par l’image – car il est un des sujets favoris des peintres des pagodes – est le Vessantara jâtaka » [1]. Tous les ans dans chaque vàt une fête spéciale, le boun Pha Vet, est consacrée à la lecture de ce texte.
L’épisode le plus populaire, et le plus souvent représenté, en particulier à Luang Prabang, est celui où l’épouse du Bodhisatta, Madhi, est cernée dans la forêt par des animaux féroces tels que tigre, ràjasi, etc., pour qu’elle ne rentre pas à l’ermitage où son mari donne ses enfants à un brahmane. Ce conte appartient à une série de jâtaka qui jouit de la ferveur populaire. C’est la collection des dix dernières vies du Buddha connue au Laos sous le nom de Sip Xat [2] : quelques-uns sont représentés à la pagode de Vat Luong Khun qui se trouve sur la rive droite du Mékong en face de Luang Prabang. L’intérêt artistique de ces fresques est assez médiocre mais leur importance iconographique est essentielle. Deux d’entre elles illustrent les Temiya et Nimi jàtaka.
Le Temiya jàtaka
Le Bodhisatta renaît sous le nom de prince Temi. Jusqu’à l’âge de seize ans, il se refuse à parler et simule la surdité et le mutisme. Son père fait plusieurs tentatives pour l’effrayer et le faire parler ; il lâche sur lui un éléphant sauvage puis un serpent dont les crocs ont été enlevés auparavant ; l’enfant ne bronche pas. On l’enferme alors dans le gynécée, au milieu des courtisanes et des danseuses. Étendu sur son lit, retenant son souffle et ses battements de cœur, il prend l’aspect d’un mort. Cette nouvelle expérience s’étant révélée négative, le roi se résout à suivre les avis de ses conseillers et ordonne d’enterrer son fils. On met le prince dans un char. Arrivé à la lisière de la forêt, alors que le cocher commence à creuser un trou, le prince descend du char, le soulève avec l’attelage et le renverse. Puis s’adressant au conducteur qui est à genoux devant lui, il lui dit d’aller prévenir le roi et la reine qu’il parle désormais et qu’il va mener une vie d’ascète. Celui-ci rentre au palais et informe le souverain, qui, accompagné de la reine et de nombreux courtisans, va se prosterner devant son fils.
Ce jâtaka est déjà connu dans l’iconographie bouddhique. Il existe dans un médaillon de Bârhût [3]. On distingue le départ de l’enfant dans le char, puis on le voit ascète, adoré par un personnage royal. En Birmanie, le motif représenté sur une plaque en terre cuite très abîmée provenant de Thagya Paya a été identifié comme « probably illustrating a scene from the Temiyâ jâtaka : Prince Temiya talking to the charioteer ( ?) » [4].
Ainsi des deux représentations de ce jâtaka que l’on connaisse actuellement, l’identification de l’une reste très hypothétique. La fresque de Luang Prabang est donc intéressante, non seulement à cause de son originalité mais surtout parce que chaque épisode se distingue fort bien : l’éléphant à genou devant l’enfant, le serpent qu’on agite devant lui pour l’effrayer, les femmes endormies autour du corps rigide du prince, le jeune Bodhisatta soulevant char et attelage, pendant que le conducteur creuse le sol avec sa pelle, le cocher à genou devant le Bodhisatta ermite, son retour au palais pour informer le souverain enfin le roi, la reine et leur suite venant se prosterner devant leur fils.
Le Nimi raja jâtaka
Voyant apparaître ses premiers cheveux blancs, un roi va se retirer dans un ermitage. Après sa mort, il se réincarne dans le sein de la reine de Mithilâ sous le nom de Nimi. Il fait de nombreuses offrandes et des aumônes durant toute sa vie. Sakka vient le trouver et lui explique que, pour obtenir son salut, il est préférable de mener une vie d’ascète que de faire des donations. Le conducteur du char d’Indra lui fait parcourir les cieux, puis les enfers et le ramène sur la terre. Alors, abandonnant son trône, Nimi devient ermite. La seule représentation connue de ce texte est un médaillon sur un pilier du Kalyâni Simâ à Thaton [5] en Birmanie. On y voit un personnage royal dans un char conduit par une divinité. La fresque de Luang Prabang offre l’avantage d’illustrer chaque épisode, le voyage dans les cieux, dans les enfers et le retour au palais.
Le Jambupati-Sutta
L. Finot a depuis longtemps attiré l’attention sur l’importance du Jambupatisutta au Laos [6]. M. P. Mus [7] a montré que cette conception du Buddha « que l’on trouve en Indochine se rattache par une tradition continue à un culte qui dans l’Inde de Hiuan-tsang semble déjà fixé de longue date ». M. Cœdès reconnaît une illustration de ce texte « sur un linteau de la porte occidentale du sanctuaire de Phimai, monument datant au plus tard des premières années du XIIe siècle A.D. » [8].
L’intérêt des fresques de la pagode de Vat Pha Houak à Luang Prabang réside dans le fait que la légende est entièrement illustrée, et surtout dans la technique particulière du dessin.
La pagode fut fondée en 1841. Cette partie du XIXe siècle fut particulièrement néfaste dans l’histoire du Laos. L’on conçoit difficilement qu’en une période troublée il y ait pu avoir de nouvelles constructions de sanctuaires et des échanges avec les pays voisins, mais il faut se souvenir que, selon les annales laotiennes, « pendant ce temps, l’insouciante population de Luang Prabang vivait heureuse et paisible ». Cette pagode fut décorée par des artistes laotiens travaillant sous la direction d’un maître chinois venu à la Cour de Luang Prabang. La technique est purement chinoise pour la décoration des palais et des vêtements, mais le caractère laotien réapparaît dans l’illustration des tourments de l’enfer qui est représenté par la vision de la jungle laotienne infestée de tigres, de panthères et d’éléphants et où les phi règnent en maîtres. L’épisode le plus remarquable est celui de la flèche. Jambupati arrivé dans le palais hésite à reconnaître la présence du Bodhisatta. Il fait envoyer une flèche par ses archers. Celle-ci, grâce au pouvoir du Bodhisatta, ne peut atteindre son but, tourne vainement autour de la salle du trône et en sort vaincue.
[1] BEFEO, XVII, 5, p. 43-44.
[2] Ibid. p. 44.
[3] Cunningham, The Stùpa of Bhârhût, London, 1879, p. 58, pl. XXV, 4 ; Barua, Barhut, Calcutta 1934, II, p. 152 ; III, p. CX, 134.
[4] ASI, 1930-1934, II, pl. CXV d.
[5] ASI, 1930-1934, II, pl. CXVI, b (circa XIIe-XIIIe s. A.D.). Il est probable que l’on trouvera d’autres illustrations de ces textes le jour où l’on fera l’inventaire des fresques modernes des pagodes cambodgiennes, laotiennes, siamoises ou birmanes. [Cf. Nimi-jataka birman in BSEI, 1952 (sous presse)].
[6] Loc. cit., p. 66-69.
[7] BEFEO, XXVIII, p. 169.
[8] Bronzes khmèrs, Paris, 1923, p. 33.