Le 29 septembre 2006, par Michel Lorrillard
Communication donnée par Michel Lorrillard à Pondichéry, le 2 mars 2005, lors de la Réunion générale de l’EFEO, dans le cadre de l’atelier Inscriptions et manuscrits : mise en œuvre des nouvelles technologies de l’information et de la communication.
Il est peu de dire que la recherche historique au Laos a été jusqu’à présent coupée du terrain.
Le pays est resté vierge de toute fouille archéologique – sauf à prendre en compte les sondages effectués récemment, notamment autour du sanctuaire khmer du Vat Phou.
Le patrimoine national n’y a toujours pas été répertorié – et aucun inventaire officiel n’a encore remplacé la maigre Liste des monuments historiques du Laos publiée par Lunet de Lajonquière en 1926.
La connaissance physique du territoire lao actuel est elle-même très peu développée : la cartographie commence seulement à bénéficier de la photographie aérienne, et les images satellitaires n’ont servi pour l’instant qu’à mesurer la couverture végétale [1].
La connaissance de la géographie humaine est des plus limitées, comme le montrent les critères de classification simplistes des différentes minorités ethniques.
Quant à la connaissance historique par les sources écrites, elle est d’une part très largement lacunaire, puisqu’elle ne repose que sur la prise en compte d’un petit nombre de chroniques dont on a jusqu’ici paraphrasé le contenu sans en faire la critique – mais elle est également faussée, car loin de refléter la richesse des histoires régionales et locales, ces chroniques ne représentent guère que la tradition historiographique limitée, tant sur le plan géographique que chronologique, de la dynastie royale de Luang Prabang [2].
Ces précisions étant faites, on pourra mesurer un peu mieux l’intérêt du programme de recherche et d‘édition des sources épigraphiques du Laos que mène actuellement le centre EFEO de Vientiane.
Ce programme a été initié en 2001, dans le cadre de la convention qui lie depuis 1993 l’EFEO au Département de la Culture de Masse du Ministère laotien de l’Information et de la Culture.
Des enquêtes préliminaires et très ciblées sur le plan géographique ont pu alors être menées dans plusieurs provinces riveraines du Mékong.
Mais le programme n’a pris véritablement de l’ampleur qu’avec la signature, en 2003, d’une nouvelle convention avec le Département de l’Archéologie et des Musées, plus apte à soutenir nos recherches.
Son objet est de procéder à l’inventaire et à l’édition critique des inscriptions du Laos. Il doit aboutir à la publication de quatre ouvrages qui présenteront l’ensemble des matériaux recensés en fonction de critères chronologiques, géographiques et ethno-linguistiques.
Les deux premiers volumes seront consacrés aux sources épigraphiques relevant du domaine proprement lao : l’aire du royaume unifié du Lan Xang (de la fin du XVe à la fin du XVIIe siècle) et les aires des royaumes séparés de Luang Prabang, Vientiane et Champassak (du début du XVIIe à fin du XIXe siècle).
Le troisième volume concernera les inscriptions du Nord-Laos relevant des domaines yuan, lü et phouan (de la fin du XVe au début du XXe siècle).
Le quatrième volume résultera des recherches effectuées par le centre de Vientiane dans le cadre du projet régional de l’EFEO, Corpus des inscriptions khmères. Il portera alors sur les sources des époques préangkorienne et angkorienne, retrouvées essentiellement autour du complexe monumental de Vat Phou.
Chacun de ces ouvrages présentera une reproduction photographique de l’inscription ou de son estampage, une double transcription du texte – restituant les orthographes archaïque et moderne – une traduction française accompagnée d’un appareil critique, ainsi que les outils indispensables à ce genre de publications (glossaire, index, cartes, etc). Une édition purement laotienne de ce corpus est également prévue.
Dans la pratique – j’entends par ceci la programmation de nos activités, à mes collaborateurs lao et à moi-même – notre travail est donc réparti en plusieurs phases.
1. Préparation des missions
La préparation des missions consiste à rassembler les données disponibles sur les régions où nous aurons à nous rendre.
Il s’agit par exemple d’étudier les cartes topographiques. Celles-ci apportent toujours des éléments d’information utiles, car elles permettent d’une part de localiser les zones d’habitat important, supposées anciennes (il y a bien une raison pratique à ces concentrations) et bien organisées sur le plan religieux, d’autre part de reconnaître le tracé des rivières et des fleuves, et donc souvent les réseaux de communication prémodernes, avec leurs principales étapes aux confluents.
Nous consultons également les inventaires de manuscrits réalisés depuis 10 ans dans les provinces du Laos : la richesse en textes d’un temple témoigne directement de son importance sur le plan local. Ce temple peut donc être ancien, bien doté en bâtiments et en monuments, et disposer d’objets de culte variés, parmi lesquels certains pourront être inscrits.
L’examen des titres de manuscrits est lui aussi utile, surtout lorsqu’il met en évidence une chronique locale – celle d’un stupa par exemple – ou un traité technique. Un manuel d’astrologie au titre évocateur pourra ainsi révéler la diffusion et la connaissance d’une science complexe relative aux systèmes de calendrier, un savoir qu’ont souvent les scribes qui rédigent des inscriptions de fondation. Nous pourrons encore avoir recours à des rapports d’experts, d’agronomes par exemple, ou même de démineurs, puisque nous avons à nous rendre dans des régions affectées par les guerres récentes, et parfois non sécurisées.
2. Collecte des sources
La seconde phase de nos activités concerne la collecte de sources proprement dites sur le terrain. J’aurai l’occasion d’y revenir plus en détail, et je n’évoquerai pour l’instant que le type de matériaux que nous recherchons en priorité. Il s’agit d’inscriptions donc, en différentes écritures et en différentes langues, sur tous les supports existants. Dans leur très grande majorité cependant, ces inscriptions sont de caractère bouddhique ; elles sont gravées sur une stèle ou sur une image du Bouddha, et elles sont relatives à une fondation ou à une donation. Leur nombre et leur ancienneté sont souvent liés au matériau qui est utilisé. D’une façon logique, ce sont les inscriptions sur images en bois – matière pauvre et facilement dégradable – qui sont à la fois les plus nombreuses et les plus récentes. La répartition géographique est également très variable : elle est bien sûr liée au peuplement, et bien plus encore au niveau de culture atteint par les différentes populations. L’expérience du terrain nous a cependant montré que même en cas d’insuccès dans la quête de sources épigraphiques – ce qui est fréquent – l’enquête s’avérait toujours positive, soit parce qu’elle révélait quand même le potentiel archéologique d’une région jusque là ignorée par les études (je pense à la présence de ruines ou de vestiges), soit parce que l’absence de ce potentiel était lui-même porteur d’un sens sur le plan historique.
Dans cette optique, il apparaît en fait bien souvent que la collecte des sources épigraphiques n’est plus qu’un prétexte, puisque derrière elle se profile une étude des questions patrimoniales laotiennes en général, et une tentative de mieux comprendre les interactions complexes entre les milieux physiques et humains.
3. Analyse des textes
Ceci m’amène à évoquer la troisième phase de notre activité qui est celle de l’analyse, de la réflexion sur les textes, et de leur utilisation comme sources historiques. Ce travail, largement effectué dans le cadre des études khmères, a été complètement négligé pour les études lao, puisqu’aucune synthèse historique sur le Laos n’a pour l’instant pris en compte les documents épigraphiques. À travers quelques contributions récentes, notamment un article et une chronique publiés dans le dernier BEFEO, j’espère cependant avoir montré tout l’intérêt que présente ce type de sources pour la connaissance historique de la région.
4. Édition de l’ouvrage
La quatrième et dernière phase de notre activité est relative à l’édition : celle des quatre volumes que j’évoquais plus haut. Je ne mentionnerai ici que la tâche très spécifique et complexe de la saisie des textes vernaculaires, puisque celle-ci implique la reproduction de systèmes d’écriture dont l’usage est aujourd’hui très marginal. Je suis ici infiniment redevable à François Bizot qui a mis à ma disposition les différentes polices de caractère qu’il a créées. Celles-ci devraient être bientôt complétées par de nouveaux jeux, qui permettront de retranscrire des formes archaïques et régionales de graphies.
Revenons cependant au terrain, qui constitue la partie la plus longue et la plus difficile à mettre en œuvre de ce programme. La plus longue, car nous avons en effet à enquêter dans 18 provinces – chaque province possédant entre 4 et 15 districts – et chaque district étant le centre administratif et politique d’un nombre de villages qui est souvent supérieur à 100.
Si tous les villages ne sont pas visités – je dirai bientôt pourquoi – nous nous rendons par contre dans tous les chef-lieux de district – il y en a 141 au total – car chacun d’entre eux possède un Bureau de l’Information et de la Culture qui est censé collecter, pour le territoire qu’il couvre, les données relatives aux affaires culturelles.
Cette étape est pour nous obligatoire, car elle nous permet d’une part de recueillir des informations sur les sites locaux les plus importants – mais aussi et surtout par ce que notre ordre de mission est avalisé par les autorités locales. Celles-ci nous fournissent alors un accompagnateur, donnant ainsi à l’enquête dans les villages un caractère officiel.
Si les indications données par les Bureaux de l’Information et de la Culture peuvent être utiles dans un premier temps, elles sont souvent loin d’être suffisantes, car il est très rare que l’information relative au patrimoine dépasse le niveau du village. Il est donc encore plus rare qu’elle remonte jusqu’à la province, et à sa suite au Ministère.
Pour ce qui est des inscriptions, il est relativement fréquent que celles-ci soient ignorées à l’intérieur des villages, et même encore dans les temples. Il nous faut alors parlementer avec les moines, de façon à ce que nous puissions examiner chaque pierre un peu plate, ou chaque image du Bouddha installée sur l’autel. Dans le cas des temples Lü, nous avons pu relever ainsi des centaines d’images en bois inscrites, auxquelles personne, jusqu’à présent, n’avait porté attention. Il n’est pas rare non plus de retrouver des inscriptions sur métal recouvertes par plusieurs couches de peinture dorée. Les stèles, quant à elles, sont parfois couchées à l’écart, et servent à l’affutage des couteaux. Il arrive aussi que leur texte soit bêtement perdu, lorsqu’en restaurant le temple on les a coulé dans une chape de béton, ne laissant plus apparaître que le sommet de la pierre.
Lorsqu’elles sont découvertes, les inscriptions sont répertoriées (une copie de l’inventaire sera ensuite fournie aux autorités) ; elles sont mesurées et photographiées ; elles sont lues sur place – avec l’aide éventuelle des lettrés locaux ; et elles sont recopiées. La copie restera, au retour à Vientiane, le document de base sur lequel nous commencerons à travailler. Nous procèderons ensuite à des relectures avec un examen attentif des photographies. La reproduction photographique supplante ici largement la technique de l’estampage. Le recours au numérique nous permet en effet de visualiser directement les images et éventuellement de les corriger ; la prise de vue est optimisée grâce à l’emploi de diverses sources lumineuses. En aval, la qualité pourra encore être accentuée par les différentes possibilités qu’offrent les logiciels de traitement d’image. Il est arrivé également que l’inscription ait été directement scannée, lorsque son support était petit et parfaitement plat. L’estampage est irréalisable pour une inscription sur support en bois (la gravure est trop fine) – il est peu adapté pour une inscription sur support en métal – mais il est fréquent que nous l’utilisions encore pour les stèles inscrites. À l’heure actuelle, nous avons inventorié et copié quelque 900 documents.
Tous les sites que nous visitons, même ceux qui ne révèlent rien, sont également inventoriés et photographiés. Ceci est particulièrement important pour les temples, puisque nous disposons maintenant d’une banque de données fort intéressante sur l’état de la pratique bouddhique actuelle au Laos (situation des temples, nombre et état des bâtiments, nombre de moines, etc.). À travers nos enquêtes, nous progressons également dans l’accomplissement d’autres programmes spécifiques du centre de Vientiane, par exemple l’inventaire des vestiges bouddhiques môns du Laos. La province de Savannakhet, par exemple, a révélé nombre de vestiges intéressants pour la question de la diffusion des formes les plus anciennes de bouddhisme dans la vallée du Mékong.
Je disais à l’instant que nous ne visitions pas systématiquement tous les villages du Laos. Nous accordons en effet la priorité aux régions qui sont peuplées par des ethnies tai, qui possèdent une écriture. Dans le cas des recherches épigraphiques, il est peu utile en effet de visiter les villages hmongs ou ceux des minorités ethniques austro-asiatiques du Sud-Laos. Cela est moins vrai, bien sûr, dans le cas de recherches archéologiques.
Je me dispenserai ici de préciser le résultat de nos recherches dans chaque province. Cela est résumé dans la chronique du BEFEO et précisé dans les rapports qui sont produits après chaque mission. Je me limiterai simplement à rappeler que ces résultats, comparés entre eux, sont extrêmement intéressants pour la connaissance historique du territoire lao actuel, et pour la place occupée par ce territoire dans une histoire plus régionale. Nos recherches permettent de dessiner – ou plutôt d’esquisser – une carte diachronique de l’influence lao, ainsi que de l’extension des différentes cultures écrites. Elles offrent des informations utiles pour l’histoire de la diffusion du bouddhisme, pour l’histoire des mentalités, pour l’histoire économique et sociale, pour l’histoire des techniques, pour l’histoire agraire même. Bien sûr les sources épigraphiques ont aussi leurs limites. L’historien devra constamment revenir aux textes manuscrits, mais il devra également multiplier les angles d’approches, en bénéficiant par exemple des apports de l’anthropologie. Vous avez noté également mon insistance par rapport à la recherche archéologique. Je suis convaincu en effet que c’est là que réside le futur des recherches historiques au Laos. Je profite donc de cette occasion pour formuler le vœu que dans ce domaine aussi, les moyens de l’EFEO soient renforcés.
Les recherches épigraphiques au Laos, Michel Lorrillard. Réunion générale de l’EFEO, Pondichéry (28 février-3 mars 2005) Communication publiée dans le compte-rendu de la réunion (pdf), pp. 56-63.